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French Entretiens


« Les noms que l'on nous donne, autant que nos visages,

Sont des secrets flambeaux, où l'âme parfois luit

Plus clairement aux yeux des rêveurs et des sages

Que l'étoile qui veilloms)e aux portes de la nuit. »

(Georges Sylvain, L'âme des n

 

Dans l’Égypte des pyramides, le nom est la vérité ultime de toute création.

Quand Madone, une Saudelaise, a associé quatre noms de saints pour former le prénom de sa fille, c’était pour les remercier de lui avoir donné une enfant qu’elle a fini par mettre au monde cinq années après la perte d'un garçon. Elle l’a appelée Marie-Andrée-Rosette-Colastie.

Percluse de douleurs articulaires, Madone n’a plus la force d’aller au pied de la Vierge. Depuis trente-six ans, elle regarde s’épanouir sa fille unique dans la ville d’eau qui voit passer en foule des pèlerins.

« Je ne pouvais pas enfanter. C’est triste pour une femme mariée. Jean, mon mari, pensait que j’étais stérile. J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée prier la Vierge. J’allais à l’église et à la cascade pour implorer la Vierge de tous les miracles. Les années ont passé, je n’obtenais aucun résultat. Des amis m’ont conseillée d’aller m’agenouiller au pied de Notre-Dame du Rosaire (N.D.L.R. autre nom donné à la Vierge », confie Madone, qui ne se souvient plus de son âge. Elle souffre de troubles de la mémoire depuis qu’elle a perdu son mari, cette épaule qui la réconfortait depuis toujours.

Assis auprès d'elle sur l’une des marches de sa chaumière branlante qu’elle loue à des pèlerins pour la Mont-Carmel, j’écoute son histoire.

« Je suis née à Saut-d’Eau près de la caserne. Ne me demandez pas en quelle année, je ne sais pas. Mon acte de naissance est entre les mains de ma fille. Je sais que c’est une sage-femme  qui a délivré ma mère. Je disais que je priais la Vierge Marie pour avoir un enfant, elle ne m’a pas offert cette chance ; elle a accordé pourtant sa grâce à d’autres femmes venues de très loin », dit-elle.

Madone a accepté sa souffrance. Les saints, ces modèles d’espérance, sont comme le commun des mortels. Ils ont des grandeurs et des faiblesses.

Laissant Ville-Bonheur dans le Plateau Central et la Bienheureuse mère de Dieu dans sa béatitude éternelle, elle a pris, à des kilomètres de l'arrondissement de Mirebalais, d’autres voies d’espérance. A Léogâne, une ville au sud de Port-au-Prince, elle demande à saint André d’intercéder en sa faveur auprès de Dieu. Ce bienheureux qui dispense des trésors de grâce ne lui donne aucun résultat.

Une combinaison de grâces de tous les saints

Armée de foi, elle revient au pied de tous les esprits de Saut-d’Eau. Sur sa terre natale, elle va se donner à fond, particulièrement, elle prie sainte Colastie, à Montagne-Terrible où prend source la rivière qui alimente la cascade de Ville-Bonheur.  « J’allais et venais au pied de sainte Colastie.  Parfois la pluie tombait sur moi, je priais. Le vent me séchait, je priais sainte Colastie. L’année d’après, j’ai mis au monde une jolie fille. Je me suis dit que cette enfant est une combinaison de grâces de tous les saints qui ont intercédé en ma faveur. J’ai appelé ma fille Marie-Andrée-Rosette-Colastie », raconte-t-elle, songeuse.

Ces sacrifices ont servi au bonheur de voir naître une enfant. Dans cet élan de félicité, elle a tourné son cœur à tous les esprits qui ont écouté ses lamentations. Pendant qu’elle nous parlait, sa fille est venue auprès d’elle.

« Comment allez-vous, Marie-Andrée-Rosette-Colastie? », demandai-je lentement pour l’aborder. « Je ne m’appelle plus ainsi, monsieur. Mon prénom est Marie-Andrée-Rosette », corrige-t-elle.  « Qu’est-ce que cela veut dire? », s’enquit la mère, interloquée. « Mon nom était trop long, maman. Je crois que sainte Colastie comprendra; je vais toujours la prier », dit-elle en faisant un gros câlin à sa mère.

Enlevée de l’instrument légal, Colastie demeure dans le cœur de Marie-Andrée-Rosette ainsi que dans celui de Madone et n’a plus de chance de ressusciter à la vie de tous les jours de la petite ville de pèlerinage. Tout le monde appelle la jeune femme de trente-six ans, mère de deux enfants, Mama. Tout simplement.

Claude Bernard Sérant

serantclaudebernard@yahoo.fr