French Entretiens
Patronale / Bas-Plateau central
Marie-Vida, touriste religieuse à Saut-d'Eau
Paris ne peut pas retenir Marie-Vida quand la fête de Saut-d'Eau approche. Elle laisse boulot, mari et enfants pour être au pied de Mont-Carmel. Depuis vingt ans environ, chaque année, son esprit s'envole sous le ciel léger de Ville-Bonheur.
Sous le ciel de Ville-Bonheur s’envolent les prières des pèlerins. Le son des tam-tams monte et enveloppe les serviteurs des « loas ». Clairin, encens, cornes de bœuf brûlées, fumets des restaurations rapides emplissent l’atmosphère de diverses senteurs. La foule des pèlerins et des fêtards envahit routes, lakou, rivières et chute d’eau de la petite commune de vingt-six mille âmes, du département du Centre, dans l’arrondissement de Mirebalais. Cette chaleur humaine qui se dégage dans le Bas-Plateau central, pour rien au monde Marie-Vida Paraison ne veut pas la manquer. Elle a besoin de faire le plein de chaleur pour affronter le Paris des jours froids.
Agée d’une cinquantaine d’année, Marie- Vida Paraison revient tous les ans de Paris pour honorer la Vierge Miracle. Mère de six enfants, elle effectue ce voyage depuis vingt ans. Elle quitte l’Hexagone pour Haïti. Dès sa descente d’avion, un point se fixe dans son esprit : Saut-d’Eau, le seul point géographique de sa carte. Cette ville de pèlerinage exerce sur elle une forte attraction.
« Vierge Miracle a toujours protégé ma famille. Elle m’a comblée de grâces. Mes affaires progressent à Paris. Je dois la remercier puisque je jouis d’une bonne santé. Quand on n’est jamais malade et qu’on a six enfants, j’en ai trois à Paris et trois autres en Haïti, on doit être contente. Mes enfants ont réussi leur vie. Chaque année, depuis vingt ans, je répète les mêmes gestes. Je viens en pèlerinage à Saut-d’Eau. Je fais la charité à des gens. Comme tu me vois faire maintenant. Je donne à manger aux pèlerins. Je suis une mère pour eux. Quand je donne, je reçois beaucoup de bénédiction dans ma vie », explique-t-elle, tout en continuant à distribuer de la nourriture aux pèlerins.
Man Vida, une main charitable pour des pèlerins
Arrivée à Saut-d’Eau depuis deux semaines, Marie-Vida a loué une de ces maisonnettes pour la somme de 5 000 gourdes (alors que dans les hôtels de la place, pour une nuit, le prix est de 4 000 gourdes). Habituée de Saut-d’Eau, elle s’accommode facilement dans deux minuscules pièces. Cinq membres de sa famille logent dans la maisonnette.
Marie-Vida n’a pas le temps pour se faire une beauté. Aussitôt réveillée, elle s’affaire. Tout doit être prêt à temps. Au menu du samedi matin, le café s’accompagne de pain. Déjà la foule s’agrandit. Aidée de son neveu Joseph, la distribution commence. Timbale de café et pain en main, pèlerins et pauvres formulent des vœux à Marie-Vida comme au nouvel An. « Je vous souhaite la santé, man Vida. Je demande à la Vierge de vous donner la force et de l’argent pour continuer à nous faire de la charité », dit un vieil homme édenté, vêtu d'une chemise multicolore.
Deux heures pile, l’heure du dîner. Une foule entoure Marie-Vida, kwi (sébile) en main, attendant impatiemment sa ration. Deux grandes chaudières de riz et de légumes dégagent un délicieux fumet qui chatouille les narines.
Ronde, bien en chair, comme nos « madan Sara », Marie-Vida remplit la petite chaise basse en latanier. Le visage perlé de sueur, elle distribue de la nourriture. Une, deux et trois grandes cuillers de riz et de légumes dans chaque « kwi ». L’ustensile traditionnel des pèlerins s’agite dans toutes les mains. Bousculades. Disputes. « Man Vida, mwen poko jwenn ! » crie une vieille dame portant une robe bariolée. Avec dextérité, la pèlerine remplit le « kwi » de la vieille dame qui disparaît aussitôt dans la foule remuante des pèlerins.
Sur la route poussiéreuse et brûlante de soleil menant à la cascade, l’ambiance est joyeuse. Plusieurs bandes à pied passent devant la chaumière où loge Marie-Vida. Des refrains populaires sont chantés par des bambocheurs venus de partout.
Un bain de chance avant de regagner Paris
Dimanche matin, avant d’aller à l’église, Marie-Vida distribue café et pain à la foule qui connaît l’horaire de la distribution. Les pèlerins vêtus aux couleurs gaies se massent devant la maisonnette. Mais aucun repas n’était prévu pour ce midi, car la pèlerine venue de Paris et sa famille quitteront Ville-Bonheur l’après-midi même. Avant de plier bagage, elle doit aller prendre un dernier bain de bénédiction. « Je veux regagner Paris avec des vibrations positives nécessaires pour continuer à jouir d’une bonne santé et prospérer dans les affaires », déclare-t-elle.
Les jambes lourdes, Marie-Vida se déplace avec difficulté. Elle gravit la pente raide menant à la cascade. Elle marche en se faisant aider pour aller se mêler aux pèlerins et aux fêtards dans le saut d’eau qui tombe de la montagne encadrée de verdure. Elle veut se baigner avec tous les ingrédients destinés à chasser les déveines. Munie de son morceau de gros savon et d'une poignée de feuilles trois paroles, basilic, armoise, kapab et une bouteille de lotion, elle chemine aux côtés des gens qui montent vers la chute d’eau en chantant à tue-tête.
Touriste religieuse, Marie-Vida reviendra l’année prochaine pour prendre encore son bain qui la purifiera et la rendra légère comme un duvet d’oiseau.
Rodmar Mervilus


